Le ventre de Babel

Le ventre de Babel

 

 

« Des tentures de lin, de soie brodée, des constructions légères de bois, de tissu et de pierres sculptées, des terrasses, des niveaux différents agencés avec art, de petits escaliers, des bassins, des jardins même occupaient cet endroit dans une parfaite harmonie. Le luxe, l’ordre, la propreté régnaient en maîtres ; mais non le silence cette fois. Une foule bigarrée – semblable à celle de Babylone, cependant plus étrange, plus disparate encore – évoluait dans cet ensemble et y faisait grand bruit. Des musiques circulaient aussi, des paroles lancées avec des porte-voix ; une lumière douce et dorée, pareille à celle d’un soleil couchant, baignait cette atmosphère tapageuse où se mêlaient parfums de fleurs, odeurs d’encens et – dois-je le dire ?... – d’urine également... »

 



 

Résumé : Alicène en possède le sourire, Loïgane la croupe, Ecilie les seins, Sophia la silhouette, Thorique le regard, Anda la voix... Mais où donc retrouver Valesta, dans le dédale de ces images ? Parti à la découverte de la Tour de Babel avec sa jeune épouse, le narrateur s’endort dans de magnifiques jardins… et se réveille prisonnier de la Tour. Alors se dévoile devant lui un monde magique, paradisiaque, où chacun vit comme bon lui semble, profite de toutes choses à sa guise et ne doit rien, sauf son apparence. A l’émerveillement succède l’inquiétude. Au fil de sa quête, Gaspard découvre l’énorme machine qui réglemente les cycles et les rythmes de l’édifice, puis les soubassements ténébreux de la Tour.

Editions Publibook ; Paris, 2004
http://www.publibook.com
ISBN 27 4832643-1
164 pages

Version papier : 20 €
Version PDF : 10 €
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Les Premières Pages...

Il arrive fréquemment que l'on confonde Babel et Babylone, de même que l'on confond la grande Tour et la ziggourat Etemenanki aux sept terrasses de briques émaillées. Celle-ci est prise pour celle-là ; c'est une erreur que commettent la plupart des voyageurs, lesquels s'arrêtent au spectacle de la cité opulente et tapageuse, de la ziggourat aux mille couleurs, de ses temples, sans chercher audelà et plus loin la grande Tour plus secrète qui domine.
Il est vrai qu'on ne la découvre pas aisément. Les conditions climatiques sont mystérieuses sur les plateaux de Babylone où il se forme d'immenses nappes de brume, probablement dues à l'évaporation très forte des eaux de la vallée. En effet, si l'on s'écarte de la ville par le nord, tournant le dos à l'Euphrate - à son affluent plutôt - en prenant la direction du Tigre et du Dijale, on se trouve après une ascension de quelques heures en face d'un brouillard lumineux qui décourage toute exploration du véritable pays de Chinéar ; là, précisément, se tient Babel, la « porte de Dieu ».

Renseigné par les anciennes prophéties, j’ai voulu vérifier sur les lieux l’existence de Babel et de sa tour qu’on disait énorme et prodigieuse ; il me semblait impérieux de voir cette merveille et de la visiter une fois au cours de mon passage sur cette terre. La curiosité m’a toujours poussé sur les routes ; les mystères l’ont toujours excitée.
J’ai fait ce voyage en compagnie de Valesta, mon amie, que j’avais affublée pour l’occasion d’un long manteau de pèlerin, tant je craignais les périls du chemin, les brigands, les nomades ou les marchands d’esclaves. Mes craintes étaient fondées. Plusieurs fois, au cours de nos haltes dans les villes, les bourgades, les campements de quelque tribu, on reconnut qu’elle était femme et je me dépêtrais malaisément de ces situations. On voulait m’acheter Valesta et l’épouser sur l’heure ; je jurais qu’elle était mienne ; on me jugeait trop jeune pour qu’elle fût mon épouse, on la croyait ma sœur. Toutes ces difficultés me firent pousser plus loin le subterfuge ; je lui nouais la chevelure qu’elle avait fort longue et la glissais dans sa tunique, traçais au charbon des moustaches et un semblant de barbe sur son visage féminin, lui rabattais le capuchon. Interdiction lui était faite de parler en présence des hommes ; devant ceux-ci, je déclarais mon compagnon muet.

C’est ainsi que nous pûmes atteindre Babylone sans encombre -que nous visitâmes - et traverser la ville pour gagner ensuite les hauteurs, suivant les directives de mon vieux maître et celles des écritures sacrées. Le brouillard qui nous attendait sur les plateaux ne nous fit pas reculer, au contraire. Maintenant avec assurance notre direction vers le nord, nous le traversâmes durant une bonne heure, et la suite nous donna raison : au-delà des dernières brumes, se découvrit un paysage féerique et sans commune mesure avec ce que l’on voit ordinairement. Terrasses, bassins, canaux, escaliers majestueux et sculptés, colonnes et portiques de marbre, arbres et plantes de toute espèce cultivés avec un soin infini, terre-pleins fleuris s’étalaient devant nous jusqu’à perte de vue, ravissant nos regards. Rien n’était négligé ; les pavements offraient à nos pas des mosaïques rares ; les ouvrages maçonnés étaient rehaussés de jaspe, d’onyx et de sardoine, et des jeux d’eau qui circulaient partout irriguaient cet ensemble à la manière des sangs qui irriguent le corps. Quelquefois des terrasses en surplomb donnaient à cet espace un air de folie paradisiaque.
Je ne doutais plus que j’étais en présence des fameux jardins suspendus, bien plus beaux et plus riches que les pâles imitations de Babylone. L’endroit pourtant était étrangement désert et -ce qui me déçut un peu - aucune tour ne surgissait à l’horizon.
Jugeant qu’il nous faudrait poursuivre plus avant pour découvrir celle-ci, mais ravis par ce lieu qui nous offrait un repos attendu, nous décidâmes d’y séjourner quelques heures et d’en goûter les charmes. Valesta, qui ruisselait de sueur sous son large manteau, se débarrassa sans atendre de l’habit encombrant et défit sa tunique pour se plonger nue dans le bassin le plus proche. Inquiet tout de même, je surveillai les environs avant de l’y rejoindre ; bientôt, nous barbotions comme deux jeunes cabris dans une eau fraîche et aussi claire que le cristal. Le soleil que les brumes de l’air adoucissaient en cet endroit, nous sécha bien vite ; nous choisîmes une terrasse d’herbe molle et parsemée de fleurs minuscules pareilles à des étoiles. Puis le désir monta en nous, et je couvris ma compagne...