Adeline dans l'eau

Adeline dans l'eau

 

 

Sept nouvelles, sept existences dont les événements s’enchaînent par séries, comme les séries de grains d’un mystérieux chapelet. Frappée d’une malédiction initiale, Adeline, à chacune de ses morts, laisse un désir inassouvi qui reprend corps et existence. Que faire sinon que d’égrener tout le chapelet ?

Résumé :

D’Adeline à Adeline, des histoires de femmes, de désirs subis ou destructeurs, d’hommes assassins et profiteurs… De l’une à l’autre, entre France de l’Ancien Régime et antipodes, d’Adèle à Adelphie, de filles dociles en corps violés, de femmes faciles en amantes soumises, une succession de portraits qui dessinent, dans le secret des motifs et des résonances, une généalogie obscure, qui énoncent la perpétuation d’une malédiction dont les tragiques figures sont le sexuel, le divin, le féminin, le diabolique… Des histoires d’eau, qui porte une filiation intime, souterraine et ténébreuse, inaugurée par cette religieuse suicidée, réprouvée car mystérieusement tombée enceinte. Une quasi mystique jetée d’un pont, créature des limbes et des tréfonds, à jamais éloignée du paradis.

 

— Vous êtes porteuse d’une malédiction, Adelphie. En Chine, il existe un art pour reconnaître les individus que le destin a signés d’une malédiction, et un art pour reconnaître à quel moment précis cette malédiction doit porter son fruit.
— Quel est mon signe distinctif ?
— Votre relation avec l’eau. Je m’en suis aperçu dès les premiers jours. Vous pénétrez dans l’eau avec terreur. Quand vous nagez, vous nagez hors de l’eau car cet élément vous inspire un dégoût indicible.
— C’est faux. Cet élément m’indiffère. D’ailleurs, je me débrouille très bien maintenant !
— Vous n’êtes pas à même de reconnaître ce signe. Ne frétillez pas ainsi, Adelphie.
— Très bien. Expliquez-moi, monsieur Nan-King, en quoi ce signe vous intéresse et pourquoi il est maudit ?...
— Changeons de sujet. Racontez-moi votre vie.

 

Editions Publibook ; Paris, 2010
ISBN 978-2-7483-5870-4
http://www.publibook.com
310 pages

Version papier : 22 €
Version PDF : 11 €
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Les premières pages...

Adeline Delahague naquit le huit septembre mille sept cent trente-sept, jour de la Nativité de Notre-Dame. Son père, Maurice Delahague, occupait une fonction honorable dans l’intendance de la Maison royale, et sa mère, couturière, effectuait de constantes allées et venues entre Paris et Versailles. Adeline fut confiée à une nourrice qui l’éleva jusqu’à l’âge de cinq ans, avant d’être mise en pension chez les Filles de l’Ordre de la Trinité où elle reçut une éducation convenable. Ses parents veillèrent à ce qu’elle ne manquât de rien et surent se montrer généreux envers le couvent qui l’accueillait, afin que leur fille fût traitée et instruite avec les meilleurs égards. Ils lui rendirent des visites régulières durant lesquelles ils la comblaient de confiseries et de nouvelles robes confectionnées dans l’atelier maternel, l’interrogeaient sur ce qu’elle avait récemment appris et la promenaient quelquefois, lorsque le temps le permettait, jusqu’aux berges de la Seine.

Adeline était une enfant chétive et pâle, qui ne montrait aucun empressement à vivre. Sans être malheureuse ou languissante, elle partageait rarement les jeux de ses compagnes souvent plus âgées qu’elle, ne cherchait pas à se distraire et pouvait demeurer à rêver des heures entières sans s’occuper. Les religieuses Mathurines, qui avaient la charge de son éducation, s’attachèrent à cette nature affable et peu encline à se confier, comme on s’attache à un objet précieux dont on ignore le prix ; la plus vieille d’entre elles, soeur Marguerite, l’aima beaucoup. Ce fut cette dernière qui lui apprit à lire, à écrire, à coudre et à broder de vieux vêtements que l’Ordre destinait aux pauvres. Durant ces occupations ordinaires, la religieuse sondait le caractère énigmatique de la jeune pensionnaire sans pouvoir véritablement percer le secret de ses silences, de ses sourires soudains et furtifs, de cette manière qu’elle avait parfois de fixer avec insistance une soeur qui travaillait dans l’entourage, de soutenir un regard, sans insolence mais par une sorte de curiosité irréfléchie.

Adeline, en vérité, s’éveillait très lentement aux réalités, et cette lenteur avait en soi quelque chose de prudent, d’opiniâtre, de progressif dans sa façon d’appréhender le monde tout en gardant par devers lui les plus grandes distances. Ses jeux étaient secrets et solitaires. Avec soeur Marguerite, elle confectionnait des poupées de chiffon, et dans le jardinet enclos par les bâtisses du couvent, elle traçait au sol d’imaginaires et somptueuses demeures fermées par des murailles en disposant en ligne des cailloux et des bâtons. Elle n’aimait pas que ses compagnes vinssent la déranger dans ses rêveries intimes et s’il advenait qu’une intruse s’immisçât, elle les abandonnait aussitôt et s’occupait autrement. Adeline ne marquait pas ostensiblement sa méfiance vis-àvis d’autrui, mais pratiquait, sans jamais se départir de sa douceur, un art discret de l’esquive, ce qui la rendait insaisissable et excitait l’envie de la saisir. Les conséquences de cette attitude pouvaient la flatter ou l’ennuyer. Adeline, au fil des années, se sentait comme la dépositaire d’une vérité qui naissait en elle, se formait, prenait corps, et que d’instinct elle protégeait. Le calme de la pension, les lectures religieuses et les pieuses réflexions de ses éducatrices favorisaient cette éclosion : le monde l’aurait contrariée.

Le monde, d’ailleurs, l’inquiétait. L’enfant n’avait de ses parents que l’image imprécise de personnes très affairées, lointaines propriétaires de son nom, de son corps, de son vêtement, de son apparence en somme – mais nullement de son âme qu’elle tenait cachée. Les cadeaux qu’elle recevait lors des visites ne lui procuraient aucune émotion : s’il s’agissait de sucreries, elle s’empressait de les distribuer aux autres pensionnaires, comme si le fait d’accepter quelque douceur étrangère eût comporté un danger. Mais les sorties du couvent lui étaient fort pénibles : la ville lui paraissait sale, hostile, arrogante, misérable. Sur les visages de la rue, elle ne voyait que la rudesse, les mines louches, les rires grossiers, et même l’eau de la Seine lui semblait charrier, comme une vieille soupe froide et sure, la masse des humeurs mauvaises et des ordures de Paris.

Sur maintes allusions de ses parents, elle prévoyait qu’un jour il lui faudrait quitter l’ambiance recueillie du couvent pour épouser cet univers criard qu’elle ne pouvait assimiler. Rentrée de ses promenades et laissée seule, elle allait au jardin et se terrait sous les branches basses des arbustes qui longeaient le mur, imaginant mille solutions naïves pour éviter l’échéance redoutable.

« Cette enfant est curieuse, disait souvent la mère supérieure.

— Elle porte Jésus dans son coeur », lui répondait soeur Marguerite.

La vérité était sans doute aussi simple que cela. Quoique la préoccupation d’Adeline fût estimée précoce, on l’admit simplement. Sa docilité aux études, l’enthousiasme qu’elle manifestait à suivre les offices ou à faire pénitence, tout inclinait les soeurs à la juger disposée à la vie religieuse. Elle se prit en outre d’une véritable passion pour les chants liturgiques : sa voix, encore enfantine, témoignait d’une remarquable acuité auditive et força même l’admiration de quelques prélats de passage.